Commentaires sur la place des femmes dans notre télévision d’État

Adressés au comité permanent du patrimoine canadien de la Chambre des communes, à l’occasion de l’enquête approfondie du rôle d’un diffuseur public au XXIe siècle - 3 Avril 2007

À tous les membres du comité

Nous aurions aimé déposer un mémoire en bonne et due forme, mais nous avons su l’existence de ce comité et l’appel des mémoires trop tard.

Nous espérons cependant que le comité jugera nos commentaires assez pertinents pour que nos suggestions soient prises en considération.

Le mandat de la CBC et de Radio-Canada n’est pas réexaminé en profondeur chaque année et c’est important, quand l’occasion se présente, de pouvoir vérifier si un grand service d’État comme celui-ci dessert et représente adéquatement toute la population. C’est pourquoi nous croyons que l’exercice du comité, qui a pour mandat de faire une enquête approfondie du rôle d’un diffuseur public au XXI è siècle, pourrait avoir une grande importance pour tous les citoyens et les citoyennes de ce pays.

Nous avons lu avec attention le mandat de Radio-Canada /CBC ainsi que plusieurs mémoires et nous voudrions vous faire part de nos réflexions et suggestions à ce sujet.

Nous aimerions tout d’abord attirer votre attention sur le fait que, bien que louable dans ses principes concernant les régions, le multiculturalisme et les langues officielles, la description du mandat de CBC/Radio-Canada et des publics visés oublie de mentionner l’importance de représenter de façon équitable plus de la moitié de la population du pays: les femmes!

Aucun groupe ni individu appelé à se prononcer sur le mandat de CBC/ Radio-Canada n’a, à notre connaissance, mentionné la disproportion des réalisations d’hommes et de femmes actuellement sur nos écrans. De notre côté, cela nous préoccupe grandement.

À l’aube du XXIè siècle, il est sûrement important de discuter des nouvelles technologies et du financement de la société d’État. Nous croyons cependant qu’il est tout aussi essentiel et au moins aussi urgent de se pencher sur cet important déséquilibre qui ne fait que s’aggraver. Cela nous inquiète en notre qualité de réalisatrices, mais nous touche également en tant que spectatrices et citoyennes.

Marquise Lepage,
Ève Lamont,
Isabelle Hayeur,
Marie-Pascale Laurencelle,
Lucette Lupien.
Toutes sont membres du Comité Réalisatrices Équitables (1)

Avant de commencer notre argumentaire, rappelons le mandat de la télévision d’État:

(i) être principalement et typiquement canadienne,
(ii) refléter la globalité canadienne et rendre compte de la diversité régionale du pays, tant au plan national qu’au niveau régional, tout en répondant aux besoins particuliers des régions,
(iii) contribuer activement à l’expression culturelle et à l’échange des diverses formes qu’elle peut prendre,
(iv) être offerte en français et en anglais, de manière à refléter la situation et les besoins particuliers des deux collectivités de langue officielle, y compris ceux des minorités de l’une ou l’autre langue,
(v) chercher à être de qualité équivalente en français et en anglais,
(vi) contribuer au partage d’une conscience et d’une identité nationales,
(vii) être offerte partout au Canada de la manière la plus adéquate et efficace, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens,
(viii) refléter le caractère multiculturel et multiracial du Canada,

Étant donné que tous les citoyens et les citoyennes de notre pays sont réputés être égaux, plusieurs croient que le principe d’équité entre les hommes et les femmes, tout comme l’égalité de droits entre les Canadiens de différentes origines, devrait aller de soi dans ces libellés.

Si tel est le cas, pourquoi alors spécifier dans certains énoncés le besoin de représenter le multiculturalisme, les régions ou les langues de façon équitable?

Sans doute parce que les parlementaires se sont rendus compte que, sans règles spécifiques en ce sens, le système avait tendance à favoriser les grands centres au détriment des régions. Ils voulaient aussi s’assurer qu’il y aurait une juste place faite aux citoyens de cultures différentes ainsi qu’à ceux de langues anglaise et française afin que chaque communauté linguistique reçoive un financement et un traitement équitable.

À l’instar de la plupart des gens du milieu, dont l’ARRQ (2) et l’APFQ (3), nous désirons appuyer vigoureusement un financement approprié de notre télévision d’État. Nous appuyons aussi la volonté de faire en sorte que cette institution essentielle se différencie nettement des télédiffuseurs privés. Mais nous voulons surtout faire part ici de nos préoccupations spécifiques sur l’espace accordé à l’imaginaire des femmes à l’écran et à l’équité de présence pour les réalisatrices chez notre télédiffuseur national.

Évidemment, la Société Radio-Canada n’est pas le seul responsable de l’injustice faite à une grande partie de la population et aux femmes cinéastes. Plusieurs autres instances, dont Téléfilm Canada et la SODEC (4) (au Québec), jouent un rôle important dans un ensemble de systèmes qui défavorisent les femmes. Cet état de fait n’est pas nouveau, mais comme nous constatons qu’il s’aggrave depuis 20 ans, nous croyons qu’il est plus que temps qu’on s’y attarde très sérieusement.

Des chiffres (4):

En 1984-86, les femmes obtenaient 16% de l’enveloppe de production de la SODEC (5) pour la réalisation de documentaires et fictions. Vingt ans plus tard, en 2005-2006, les réalisatrices doivent se contenter d’un mince 14%.

À Téléfilm Canada, même recul inquiétant pour les femmes : En 2005-2006 les réalisatrices touchent un maigre 11% alors qu’en 1985-86 elles recevaient 17% des budgets pour les longs-métrages de fiction. En termes mathématiques simples, une telle baisse signifie que, si la tendance se maintenait en perdant 6% à tous les 20 ans, dans moins de 40 ans il n’y aurait plus de fiction réalisé par des femmes…!

En plus de ce déséquilibre dans l’enveloppe totale, les femmes reçoivent moins d’argent pour produire leurs films.

L’année dernière, les réalisatrices du Québec ont réalisé 23% des productions subventionnées par la SODEC avec 14% de l’enveloppe budgétaire totale.

Même du côté des jeunes l’équité est loin d’être acquise, les femmes n’ont reçu que 28% des fonds, dans le programme Jeunes Créateurs de la SODEC, alors que les étudiantes représentent plus de la moitié de la cohorte estudiantine des écoles de cinéma.

Dans le domaine de la réalisation documentaire, où les femmes sont pourtant largement présentes, les réalisatrices n’ont obtenu que 25% de l’enveloppe budgétaire afin de réaliser 34% des documentaires subventionnés par la SODEC.

Ces chiffres, parmi bien d’autres, confirment non seulement que les systèmes actuels défavorisent les femmes mais qu’ils alimentent une iniquité de revenus pour les réalisatrices et une sous représentation de l’imaginaire et des préoccupations des femmes sur les petits et grands écrans.

Le rôle de CBC/Radio-Canada

Si nos moyens financiers limités ne nous permettent pas de faire une recherche sur l’ensemble de la production de CBC/ Radio-Canada, les chiffres nous permettent cependant, spécifiquement au Québec, de mettre en évidence le rôle de premier ordre que joue de notre télédiffuseur national dans cette problématique.

En effet, l’influence de Radio-Canada est déterminante dans le choix des émissions, films, séries et documentaires qui sont produits au Québec non seulement en ce qui concerne sa production interne mais aussi dans les réalisations faites dans l’« industrie privée » (6). Radio-Canada/ CBC gère notamment près de 40% de l’enveloppe des Fonds canadien pour la télé.

Selon les règles fixées pour l’industrie canadienne, la télé - par l’achat ou pré achat de licence - détermine non seulement les projets qui seront réalisés (et souvent par qui) mais a aussi une influence directe sur les budgets de production (calculés en fonction de la licence accordée par le télédiffuseur).

Radio-Canada fait partie du processus décisionnel qui juge et donne son aval pour permettre la production d’une grande partie des projets dits du « privé » (7). Ce sont également ses cadres et son personnel qui décident des orientations, des projets et, en finalité, des publics cibles qui seront favorisés.

Spécifiquement en ce qui concerne le nombre de réalisation de femmes, de la présence-écran de l’imaginaire et de la vision des femmes, les budgets de productions des réalisatrices et les rôles de femmes, nous constatons que la SRC manque à plusieurs des obligations de la loi.

Voici, à notre avis, les principaux manquements :

-alinéa (ii) la SRC ne reflète pas la « globalité canadienne » (Parce que 51% de la population est sous représentée)
- alinéa (iii) La SRC ne contribue pas assez « activement à l’expression culturelle et à l’échange des diverses formes qu’elle peut prendre ». ( La diversité des sexes étant essentielle !).
-alinéa (vi) La SRC contribue insuffisamment « au partage d’une conscience et d’une identité nationales ». (Puisque l’égalité des droits entre les hommes et les femmes fait partie des valeurs importantes de notre identité nationale et représente une de nos fiertés!)

Propositions :

Afin que Radio-Canada/CBC joue son rôle dans la diffusion de la culture auprès de tous les Canadiens et toutes les Canadiennes, nous suggérons la modification des alinéas (v) et (viii) dont les libellés devraient se lire comme suit :

La société d’État devrait :

(v) chercher à être de qualité équivalente en français et en anglais et chercher l’équilibre dans le financement et la diffusion des œuvres d’hommes et de femmes

(viii) refléter le caractère multiculturel et multiracial du Canada, en tenant également compte de l’équité entre les hommes et les femmes du pays.

Ce renforcement de principe dans le mandat devrait s’accompagner de mesures concrètes qui feront en sorte que cette iniquité soit très rapidement comblée.

Le déséquilibre actuel ne fait pas seulement du tort aux femmes de toutes les générations qui ont décidé de choisir la réalisation comme métier. L’appauvrissement du contenu, le manque de diversité des regards et le rétrécissement de l’imaginaire a évidemment des répercussions sur l’ensemble de la société.

Très concrètement, il est déjà possible de voir que plusieurs autres métiers sont touchés par cette iniquité de fait. Un rapport de recherche réalisée par l’Union des artistes (8) rapporte que l’écart de salaire entre les interprètes féminins et masculins est de 32% en défaveur des femmes.

Nous sommes d’ailleurs parfaitement en accord avec la communication que les femmes du Comité femmes de l’Union des artistes a livrée devant le comité de l’égalité des chances de l’Assemblée nationale. Les comédiennes ont, à cette occasion, affirmé que « Revendiquer une place plus grande pour les femmes dans l’imaginaire collectif est une bataille essentielle pour la survie démocratique et économique de notre société… La bataille de l’imaginaire est aussi importante que celle des salaires et du soutien à la famille. »

De plus, tout comme elles, nous croyons que la place insuffisante accordée aux femmes sur nos écrans et derrière la caméra contribue grandement à influencer la perception du public sur le fait que les femmes sont moins importantes que les hommes dans notre société.

Les histoires et les préoccupations diffusées à la télé ou sur Internet sont des modèles pour tous les jeunes - filles ou garçons - Canadiens. Nous devons pour tous et particulièrement pour nos enfants construire une télé nationale qui se doit de représenter équitablement toute la société. Elle doit donner autant de place aux filles aux femmes du pays qu’elle en donne aux garçons, et aux femmes.

À la lumière du bilan des deux dernières décennies, il est impossible de nier que les systèmes actuels défavorisent plus de la moitié de la population. Nous espérons grandement que ce constat puisse alarmer les décideurs et faire en sorte que les instances, politiques et culturelles qui ont le pouvoir de changer les choses, réagissent rapidement à ce cri d’alarme…

Radio-Canada est un important et puissant outil de diffusion. Parce qu’elle est une institution publique financée par toute la population du pays, notre télévision d’État a aussi le devoir de faire sa part dans cette recherche de plus d’équité entre les sexes.

En 1991, lorsque la Loi de la radiodiffusion a été modifiée pour demander qu’une part plus importante des productions soit faite par l’entreprise privée, nous avons assisté à une explosion du nombre de maisons de productions et de producteurs indépendants…

Des règles exigeant une réelle représentation de l’imaginaire des femmes ne nuiraient aucunement à la liberté d’expression ni ne diminuerait la qualité des produits présentés au petit écran… (Pas plus que celles qui demandent une représentation équitable entre les langues.). Au contraire, nous serions en présence d’encore plus de diversité ainsi que d’une réelle pluralité de regards et de talents.

Nous croyons qu’insérer dans la Loi, au même titre que l’importance de représenter les régions ou les deux langues officielles, l’obligation de faire appel de la façon la plus équitable possible aux femmes réalisatrices dans tous les secteurs (documentaires, séries, longs-métrages de fiction, etc) apporterait aussi une explosion d’expressions et de talents féminins. Cela enrichirait toute la société et influencerait de façon positive les générations actuelles et futures.

Nous croyons fermement que la présence équitable des points de vue, des histoires, de préoccupations, des mises en scène et de rôles de femmes à la télé est un formidable stimulant pour une société qui veut encourager l’égalité des chances dans tous les secteurs.

La société a tout à gagner à promouvoir l’imaginaire des femmes autant que celui des hommes. Toute la population gagnerait à avoir un télédiffuseur national qui fait preuve de leadership en matière d’équité.

Nous sommes convaincues que cela aurait non seulement un effet d’entraînement positif pour les réalisatrices et pour l’ensemble de l’industrie audiovisuelle, mais que cela apporterait aussi des bienfaits à toute la population du pays toutes origines et langues confondues!

Notes :

(1) « Réalisatrices équitables » est un groupe né en janvier 2007. Il émane du désir d’un grand nombre de réalisatrices de faire part de leurs inquiétudes face à l’iniquité croissante dans le milieu audio-visuel québécois et canadien. Elles ont publié une lettre signée par une quarantaine de réalisatrices dont Denise Filiatrault, et Lea Pool. Plusieurs hommes du milieu ont depuis manifesté leur appui dont Philppe Falardeau et Jean-Pierre Lefebvre, le président de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec.
Sur le site www.realisatrices-equitables.org, on peut trouver de nombreuses informations à ce sujet.
(2) ARRQ : Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec. Le Conseil d’administration de l’ARRQ, dont environ 35 %des membres sont des réalisatrices, soutient notre démarche.
(3) APFTQ : Association des producteurs de films et télévision du Québec
(4) Ces chiffres ont été colligés par le comité Moitié-Moitié en 1997 et actualisés, par Lucette Lupien pour l’année 2005-2006.
(5) Sodec : Société de développement des industries culturelles au Québec.
(6) « Industrie privée » est ici mis entre guillemets parce que la totalité de la production audio-visuelle au Canada est financée d’une manière ou d’une autre (crédit d’impôt, subventions, etc) par les taxes de tous les citoyens. La production privée, ici, n’a de privée que le nom!
(7) Voir note précédente.
(8) Recherche réalisée conjointement avec l’alliance de recherche IREF de l’UQAM.

2 réponses à “Commentaires sur la place des femmes dans notre télévision d’État”

  1. Paule LaRoche commente:

    Bonjour,

    je trouve votre plan d’intervention très approprié et justifié. Dommage en effet que nous ayons manqué la date de tombée pour la présentation de mémoires.

    Pour mieux gagner ma vie, je travaille “sur plusieurs jobs” à la fois. Pas le choix. Je fais, entre autres, pas mal de traduction et, récemment, je me suis retrouvée immergée jusqu’au cou dans la traduction de textes féministes. Je ne vous mens pas, j’en ai souvent la chair de poule. Quand je pense qu’on tient l’égalité des femmes pour acquise… J’en apprends un peu plus chaque jour sur le véritable état des choses.

    Juste pour votre information et celle des nos consoeurs, confrères et collègues, je vous fais parvenir ces liens qui pourront peut-être éclairer votre lanterne sur la question de l’égalité. Au fond, nous sommes encore toutes aux prises avec la discrimination systémique et il nous reste un sérieux travail à accomplir. Changer les mentalités ancrées depuis si longtemps dans notre système patriarcal ne sera pas chose facile, mais il faut s’y remettre. Pas le choix.

    À consulter, ces liens (à copier/coller dans votre barre d’adresse ) :

    http://www.criaw-icref.ca/indexFrame_f.htm

    plus précisément pour y lire le document critique :

    “Les nouvelles politiques fédérales relatives à l’égalité des femmes: l’épreuve de la réalité”

    de même que

    http://www.swc-cfc.gc.ca/resources/panel/report/report_f.pdf

    pour lire le rapport suivant :

    “L’égalité pour les femmes : au-delà de l’illusion (Condition féminine Canada, décembre 2005)”

    Bon courage à l’équipe, nous sommes avec vous de tout coeur. J’aime croire que votre document sera reçu à bras ouverts, à coeur ouvert et à esprit ouvert.

    Paule LaRoche
    Gatineau

  2. Isabelle Hayeur commente:

    Bonjour Paule,
    Merci pour ce message et les liens que vous nous avez envoyés ! Je vais consulter ces sites attentivement. Lorsque nous avons constaté, chiffres à l’appui, qu’en 20 ans, au lieu d’augmenter, le nombre de réalisatrices avait légèrement diminué, nous avons été consternées, tout comme vous. Personnellement, je suis tombée des nues. Je croyais que l’équité était une chose naturelle, ou à tout le moins, bien que souhaitée par la majorité, qu’elle avait simplement été occultée par des forces du mal telles que l’obscurantisme, les religions et les conservateurs. Je croyais que les super héroïnes comme Thérèse Casgrain et Madeleine Parent avaient réglé une fois pour toute le cas de ces fâcheux personnages, et que les jeunes générations de femmes auraient les coudées franches. Et non… La lutte n’est pas terminée… Faut croire que Darth Vader n’est jamais vraiment mort, et qu’il prend aujourd’hui la forme de Mario Dumont et Stephen Harper… Bon, sans déconner, merci pour vos commentaires, et que la force soit avec vous…
    Isabelle H.

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Les réalisatrices lèvent le ton. Lumière sur un scandale: l’équité n’est toujours pas une réalité dans notre société!